Tribunes et Articles

C’est ici que seront publiés les articles ou tribunes des enseignants, ou des lecteurs qui nous enverront des textes que le comité de lecture aura approuvé.

HYSTERIE : SYMPTOME ou DISCOURS

par Thierry Nussberger

« Il faut que je vienne vous voir, je ne peux plus aller travailler, j’ai des angoisses pas possibles » Rendez-vous pris !

« Ça ne va pas ! Le matin avant de prendre le train j’ai des crises d’angoisses, envie de vomir, mal au ventre. Je n’en peux plus, et puis les gamins ils ne veulent plus écouter. Ils n’en ont rien à foutre des cours. L’histoire ça ne les passionne pas vraiment ! Moi j’aime ça ! Mais eux, en LEP c’est pas franchement leur centre d’intérêt… Autrement ils sont gentils mais moi je me demande à quoi je sers. Et il n’y a pas que moi qui déprime, mes collègues c’est pareil, alors je ne vous dis pas mais l’ambiance c’est pas terrible ! Vous pouvez pas me donner un truc pour que je n’ai plus d’angoisse. Il n’y a que chez moi où je suis bien, sinon je fais de la couture, j’écris aussi. J’aimerais bien publier, une nouvelle que j’ai écrite. Je l’ai envoyée à des éditeurs mais je n’ai pas eu de réponse. Ah j’ai lu un bouquin pour apprendre à apprécier le moment présent. Il faudra que je vous le passe. L’auteur dit que si on se concentre sur l’action présente on élimine les pensées négatives, ou parasites ; j’ai essayé mais c’est vraiment pas facile. »

Madame Angor vient régulièrement une fois par semaine. Elle dit attendre de l’analyste un soulagement, une réponse à ses questions, mais sans vraiment y croire. Et elle raconte l’enfer de ses crises. A la troisième séance elle amène quelques feuilles de pensées qu’elle a couchées sur le papier. Elle y parle d’envie de mourir et pourquoi pas de suicide. Quelques séances suivantes elle dit que l’angoisse a été trop forte cette semaine elle s’est rendu au SAMU. On lui a donné des antidépresseur et proposé une hospitalisation. L’analyste lui propose de rencontrer un collègue psychiatre, lui aussi psychanalyste qui pourra mieux l’accompagner dans cette médication. Entre temps Madame Angor a pu obtenir de l’éducation nationale une expertise. Elle obtiendra par la suite un aménagement de poste en collège suite à une longue maladie. Ce collège a une très bonne réputation et elle est très contente d’avoir obtenu ce poste aménagé. Elle y aura un collègue tuteur.

Un matin sa belle-mère appelle : « excusez-moi de vous téléphoner, je sais que ça ne se fait pas. Mais là je ne sais plus quoi faire. Ma belle-fille se roule par terre en criant, hurle, vomit, convulse et les enfants sont présents. Comprenez ! je suis trop angoissée que dois-je faire ? J’appelle le Samu ? »

L’analyste confirme que ça doit être angoissant. – « Vous pouvez-me passer votre fille ?» L’analyste lui parle et lui propose un rendez-vous pour le lundi. On est vendredi. » Le lundi elle vient et dit que le week-end s’est bien passé. Elle va prendre rendez-vous chez un spécialiste de l’EMDR et demande à l’analyste s’il connait. – « Un peu » répond-il évasivement ! Ce sera le énième spécialiste qu’elle consultera. Madame Angor lit beaucoup d’ouvrages de sciences humaines, conseille à l’analyste la lecture de ceux-ci, puis après en avoir vanté les mérites apportent son regard critique. L’analyste attendra quelques séances pour avoir le compte rendu des séances d’EMDR qu’en fera l’analysante. Des traumatismes ont été trouvés par le médecin qui pratique cette technique. Elle trouve cela désopilant puis considèrent qu’à quatre vint euros la séance c’est de l’escroquerie. Elle trouve que le médecin est un charlatan. » La liste de ceux-ci s’allonge donc et l’analyste recueille ce  » savoir ″ qui se constitue sur les experts qui n’en savent pas plus qu’elle, ou sur leurs techniques et points de vue, certes intéressants mais au demeurant fort compliqués à mettre en pratique. L’analyste quant à lui saisit que ça se joue entre savoir et vérité!

Suivent deux hospitalisations d’une semaine chacune en hôpital de jour. « Oui c’était pas mal, ça permet de faire des rencontres et puis au moins je ne suis pas toute seule la journée. On se raconte nos problèmes, mais bon je me demande si c’est bien ma place ? » Puis appel du collègue psychiatre quelque peu angoissé « je me demande si on ne passe pas à côté d’une mélancolie, j’ai prescrit une autre hospitalisation »

Le lendemain Madame Angor vient à son rendez-vous : « dites –donc votre collègue il angoisse, il m’a proposé une nouvelle hospitalisation » – « Que vous est-il arrivé ? » – « Ce matin j’ai eu à nouveau des malaises, envie de mourir, le sol se dérobait sous mes jambes » – « oui » – « en fait hier je faisais de l’aide au devoir. Les enfants, ils sont charmants, ils écoutent. Il y en a eu un qui m’a dit Madame j’ai compris… Alors je me suis dit que je savais enseigner, qu’en fait je n’avais plus rien à apprendre et là j’ai eu comme un vertige comme si j’étais devant un abime »

Enfin Madame Angor révéle le secret de cette angoisse : surgissement d’un vertige ineffable d’atteindre à la réalisation de la conjonction entre vérité et savoir. Cette Jouissance absolue tant redoutée était là à portée de main, réalisable…Point d’évanouissement, de vertige, aphanisis du sujet qui permet qu’à partir de ce point de fuite l’analyste puisse lui parler de sa position de sujet. Qu’enfin elle abandonne cette posture de femme-enfant, fétichisée par un mari qui voulait lui faire jouer des scénaris de soubrette, ou par des beaux parents hyper-attentionnés. Là, l’analyste peut enfin lui dire comment elle questionne sans cesse le système éducatif, les tenants du savoir et que là-dessus elle a des choses à dire. Maintenant elle peut se positionner apporter son regard et son œil critique sur la manière dont les savoirs se constituent et les systèmes se ferment.

Les symptômes de Madame Angor entre en résonnance avec ce que dit Lacan lors de son intervention à Bruxelles le 26 février 1977 : « Que Freud fut affecté par ce que les hystériques lui racontaient, ceci nous paraît maintenant certain. L’inconscient s’origine du fait que l’hystérique ne sait pas ce qu’elle dit, quand elle dit bel et bien quelque chose par les mots qui lui manquent. L’inconscient est un sédiment de langage. Le réel est à l’opposé extrême de notre pratique. C’est une idée une idée limite de ce qui n’a pas de sens. Le sens est ce par quoi nous opérons dans notre pratique : l’interprétation. Le réel est ce point de fuite comme l’objet de la science (et non de la connaissance qui elle est plus que critiquable) le réel c’est l’objet de la science. »

Madame Angor ne voulait pas savoir qu’elle tenait un discours rebelle, rebelle au système, à la tradition familiale, à laquelle elle était attachée pieds et mains liées. Elle parle de ce qui fait vérité, savoir pour tous mais en même temps elle vient à en dénoncer les rouages, et les mensonges. « Escroquerie ! » dira-t-elle de toutes ses méthodes et de ces pratiques tout en distinguant celles-ci des personnes qui s’en abusent. Lacan aussi dit que notre pratique est une escroquerie considéré à partir du moment où l’on part de ce point de fuite qu’est le réel… le symptôme de Madame Angor.

Lacan ne ment pas quand il dit que nous éblouissons avec des mots qui sont du chiqué, du semblant en contrepoint de ces thérapies ou méthodes qui sont référencés sous le vocable de bonnes pratiques, elle-même succédanés des vielles méthodes de réadaptations normatives. « Chiqué ! » nous dit Madame Angor qui n’ira pas passer Noel en famille comme d’habitude, qui laissera son mari jouir d’un internet pornographe et qui s’appuie maintenant sur la joie de cet enfant qui grâce à elle comprend enfin ses leçons! De notre position d’analyste elle nous apprend à faire l’âne, à ne point trop en savoir mais plutôt à être dans la disposition d’en apprendre. D’en apprendre surtout de nos patients !


PSYCHOTHERAPIE versus PSYCHANALYSE

par Thierry Nussberger

 La question qui est souvent posée à un psy : psychothérapie ou psychanalyse ?

En effet il y a des personnes qui tiennent plus particulièrement à rencontrer un psychothérapeute d’autres préfèrent consulter un psychanalyste.
Or cette question a créé et crée toujours une véritable polémique. Elle suscite même des réactions viscérales tant au niveau de certains médias, de patients, mais aussi au sein même des différentes écoles de psychothérapeutes.
Il est pourtant important de déplier tous les aspects de cette question cruciale.
D’emblée la psychothérapie nous amène à prendre en compte le fait que dans sa terminologie même la psychothérapie implique le soin donné au patient (thérapeute est emprunté au grec : θεραπευτής « qui prend soin », « celui qui prend soin du corps». Le psychothérapeute, dans une institution est avant tout un soignant.

En effet les institutions financées par l’état, en partie par les départements et les collectivités locales, doivent répondre à une demande des organismes financiers. Cette demande implique une obligation de résultat, ce qui sous-entend une obtention de guérison de la part des personnels soignants.

La position de soignant, donc de celui qui est amené à prendre soin, est une position qui oblige à savoir traiter la maladie dont souffre un patient. Face à la demande de l’institution qui l’emploie face aussi à l’attente du patient lui-même et de la famille, les soignants se sentent obligés de répondre. Le problème est qu’en psychiatrie plus encore qu’en médecine générale il y a dans la rencontre avec le patient un défaut évident de savoir. C’est bien souvent de cela dont souffrent les équipe soignantes en psychiatrie. Lorsque l’on pratique la supervision d’équipe comme je le fais c’est une question qui revient souvent sous cette forme : « on ne sait plus comment faire avec tel patient ». On en appelle alors au psy pour essayer de construire un savoir.
Cette obligation de résultat n’est pas sans créer une certaine tension voire, elle est même propre à susciter une certaine agressivité envers le patient qui « serait récalcitrant » par rapport aux soins proposés.

La culture de l’ ECONOMIE qui sévit depuis plusieurs années et qui s’est infiltrée insidieusement au sein des hôpitaux et des institutions pousse à l’extrême cette obligation de résultat. La mode de l’évaluation et des normes de qualité en sont l’expression même. On fait illusion quand on laisse croire que c’est pour le bien des malades; sur le terrain c’est une autre affaire!
On peut se demander si la réglementation sur les psychothérapies et  sur leur évaluation ( tentative du rapport de l’INSERM il y a quelques années )  ne serait pas plus le fruit de ce souci économique que du souci de l’autre.

Or la question : « psychothérapie/ psychanalyse » relève d’une question d’éthique. Faut-il rappeler ici que l’éthique n’a rien à voir avec la morale. Cette éthique c’est celle du psychanalyste et de son désir (cf. mon article : « les psys en quête d’identité ».

Guérir de l’envie de guérir !

Ce que la psychanalyse nous enseigne c’est peut-être bien de guérir de l’envie de guérir. Au terme d’une analyse cette demande de guérir, manifestée le plus souvent lors des premiers entretiens et plus sporadiquement par la suite, se transforme voire s’épuise d’elle-même. La fin de l’analyse c’est aussi quand on sait, par l’expérience du travail analytique, que guérir est impossible, on apprend à faire avec son symptôme et surtout on en construit un qui soit moins invalidant que celui dont on se plaint avant d’entreprendre une thérapie.

A moins de considérer que l’homme lui-même est la maladie de la nature. Ce que Lacan n’était pas loin de proposer à la fin de son enseignement. L’homme comme  » erreur  » au sein de la loi si bien orchestrée de la nature. Ce que Descartes tend à démontrer d’une horlogerie de l’univers, Freud et Lacan avec la question d’un sujet de l’inconscient bouleverse ce rouage. Ce qui dérange c’est bien cela, l’inconscient grain de sable. L’homme malade de son inconscient, c’est-à-dire d’un sujet non encore advenu comme tel, a tendance maintenant à devenir un homme malade d’une mauvaise connexion neuronale.

C’est ce grain de sable que veulent ôter certaines psychothérapies qui proposent de guérir l’homme de son inconscient. C’est de cela que veulent nous guérir certaines idéologies politiques ou religieuses et ce depuis le début de l’histoire jusqu’à la fin de l’histoire quand l’homme sera guéri de son grain de sable ou de folie. Mais n’est-ce pas ce que nous propose une certaine orientation de la science, et une vision épurée de l’humanité : un homme bionique, débarrassé de toute faille, au service du système ?

Evidemment ce constat peut sembler amer. Il amène à prendre en compte ce que Freud déploie dans  » Malaise dans la civilisation ». Il y a un reste dans l’homme qui ne peut être traité, cet impossible à écrire dont parle Lacan, ce Réel qui nous échappe. Aucune éducation, aucune pédagogie, aucune psychothérapie n’en viendra à bout. Vouloir le croire c’est faire un forçage qui emprisonnera illusoirement le réel jusqu’à ce que celui-ci fasse retour.

Et pourtant les psychanalystes eux-mêmes ont cru pouvoir tenir ce réel à distance en voulant le traiter par le symbolique. Au plus près de nous c’est Françoise Dolto qui en assurant que tout était langage chez l’être humain ouvrait la porte de la guérison. Les maux de l’humanité allaient être traités par les mots. Le Verbe s’incarnait!

Lacan dans les débuts de son enseignement semblait prendre cette voie qui donnait au symbolique sa supériorité sur le reste et donc la possibilité de traiter aussi le réel de cette manière. Mais voilà il y avait toujours la question de cet impossible à dire et de ce qui ne cesse jamais de ne pas s’écrire!

La souffrance de l’homme vient de ce qu’il n’y a pas de rapport entre son dit et le réel, de même qu’il n’y a pas de rapport sexuel ( en tant qu’il n’y a pas de rapport à une jouissance commune amenant à la plénitude des êtres ) . Ce qu’il dit lui échappe et ce qu’il voudrait cerner par la parole se dérobe. Sa pensée est envahie par des mots, des injonctions qui le dépassent dont il n’est pas maître. Ses nuits sont hantés par des rêves dont l’absurdité lui fait mettre aux oubliettes ces contenus obscurs.

L’âge d’or d’une psychanalyse traitant les maux par les mots, d’une manière quasi magique, voire mystique est révolu. Tant mieux! Et si elle a eu des effets ce fût plus par suggestion que par l’efficacité de sa méthode. Lacan a cédé sur la suprématie du symbolique empêtré qu’il était avec la question de ce qui ne cessait pas de s’écrire jusqu’à revenir à ce qui était le fondement de la psychanalyse : la prise en compte du réel, de la jouissance et ainsi proposer à la fin de son enseignement une orientation particulière de la pratique analytique avec la question du nouage symbolique, imaginaire et réel. Un nouage qui tient compte de cet impossible à guérir chez l’homme qui est seul garant de sa liberté !


Le réel ou les stigmates de l’impossible.


Le réel ou les stigmates de l’impossible.

 Par Thierry Nussberger

Fin du 19ème, Freud s’oriente de la plainte et de la souffrance des patients. Il porte son attention sur la difficulté de dire, sur ce qui est infime, déconsidéré, voire méprisé par les scientifiques de l’époque. Freud élèvera à une certaine dignité le lapsus, l’acte manqué, le rêve et bien sûr le symptôme. Tout ce que la Doxa de l’époque rejette, Freud le considère. Mais aussi son génie : accorder à l’hystérique un statut, non pas d’objet d’investigations voire de démonstrations médicales, mais pratiquement celui d’enseignant et même d’inventeur de la psychanalyse.

Alors le discrédit que portent les représentants d’une certaine pratique psychologique et thérapeutique actuelle contre la psychanalyse n’est-elle pas identique au désintérêt que les contemporains de Freud portaient à l’encontre des fous et des hystériques ? Tout ce qui dérange, qui échappe à la compréhension est ainsi relégué aux oubliettes, déconsidéré ou simplement ramené à une défaillance d’origine mécanique voire génétique. La  » bienveillance  » exigera alors que l’on débarrasse la personne en souffrance de ses oripeaux de sujet pour le labelliser d’un signifiant commode « handicapé ». Signifiant affublé d’un humanisme de bon aloi, mais obéissant malheureusement aux pures lois du marché*.

Peut-on alors s’autoriser à cheminer sur les traces de Freud, avec sa pratique désignée comme mauvaise, porter notre attention à ce qui est en souffrance dans notre monde contemporain et qui parfois se règle sous l’injonction de l’Autre productiviste. Plutôt que d’avoir des réponses toutes faites aux problèmes de la violence, de l’addiction, de l’angoisse et de la dépression pouvons nous recueillir les dires et le témoignage de ceux qui en souffrent au quotidien et qui se coltinent aux difficultés de vivre de nos contemporains. Revenant au fondamentaux Freudiens, pouvons nous nous orienter avec les apports de Jacques Lacan et de ce qu’il a nommé comme étant le Réel. Pouvons- nous ne pas nous en laisser conter par les solutions et assurances du prêt à porter ou du prêt à l’emploi.

Freud avançait qu’il y avait selon lui trois métiers impossibles : éduquer, soigner, gouverner ! Puis il ajoutera psychanalyser. Freud avait fait sienne cette «boutade» qui reflète la réalité quotidienne à laquelle sont confrontés ceux qui s’exercent à l’un de ces arts. Dans la perspective lacanienne, nous dirions que l’impossible c’est la réalité de ceux qui se coltinent âprement au réel. Mais cette boutade, qui la connaît ? Qui ne l’a pas oublié ? Étonnant d’ailleurs qu’il y ait toujours des candidats pour s’y essayer.

Illustrons notre propos avec le vif d’une situation de souffrance en institution

« On n’en peut plus ! »

 Cette plainte qui se généralise dans les institutions est bien référée à l’idéal des éducateurs, enseignants ou soignant qui sont là pour ça. Mais beaucoup disent qu’ils n’y arrivent plus et non seulement ils n’y arrivent plus mais ils sont souvent au bord du passage à l’acte. L’éducateur a beau faire appel à la sanction, à la privation, à la responsabilisation par la réparation, rien n’y fait. Les gamins sont imperméables à cette logique, ça ne les touche pas. Pour le soignant la rencontre avec le patient n’est pas plus aisé et il reste déconcerté par une plainte qui ne trouve pas d’adresse, un comportement qui les dépasse.

Les professionnels s’épuisent, dépriment, entrent en conflit. Il faut dire que le modèle institutionnel, éducatif s’appuie sur la sacrosainte thématique œdipienne. Elle est le socle, la base, la pierre angulaire. Quiconque y touche est sacrilège. Seulement ça ne fonctionne plus. D’ailleurs cela a-t-il jamais fonctionné ? Les éducateurs vous diront que oui, dans le temps, ça marchait. Mais dans le temps, disent-ils, nous n’avions pas le même public.

On ne sait plus que faire ! Ni comment s’y prendre ! Certains essaient de comprendre la souffrance en s’appuyant sur l‘anamnèse, d‘autres essaient d‘avoir une attitude réparatrice en tenant compte des manquements éducatifs. On y va à tâtons, avec beaucoup de bonne volonté, avec de l’affection pour combler celle supposée manquante, ou bien on essaie d’incarner la loi en ramenant chaque « déviationniste » à la règle commune. L’idée sous-jacente est d’amener chacun à s’inscrire dans la vie sociale. Vœu pieu, non dénué de bon sens, mais ne laissant que la désespérance de la plainte : « ça ne marche pas !»

Ça ne marche pas !

D’un côté on fonctionne avec la logique du sens et de la parole ordonnatrice du monde symbolique. D’un autre, on a quelque chose qui fonctionne sous le registre du « plus ou du moins » : « il est moins violent, plus calme, trop excité, il papillonne, il n’arrive pas à se poser ». Le registre symbolique se révèle inapte à maîtriser, encadrer, le trop plein qui se manifeste, ça déborde. Et pire! Plus on essaie de contraindre, plus la pression augmente.

La prise en compte d’une logique différente.

Cette logique tient compte de ce que Lacan explicitait à la fin de son enseignement en réhabilitant la question et la place du réel. Lui-même, à ses débuts, avait plus ou moins rêvé à une résolution des symptômes par le symbolique. Mais par la suite, la question du réel et de la jouissance n’ont cessé de l’habiter. Le traitement de la question du réel s’oriente d’une autre logique que la logique œdipienne qui n’est plus la pierre angulaire de l’intervention.

La logique de la jouissance est faite de « plus » ou de « moins »,d’envahissement d’un sujet par une jouissance «autre» qu’il s’agit d’apaiser, de traiter en créant des pare-excitations, des diminutions d’intensité, en traitant aussi l’imaginaire . On n’est plus dans le sens, mais dans la saisie des phénomènes qui débordent un sujet. Le psychanalyste s’attachera à mettre en exergue cette logique et la manière dont un sujet indique ses voies de traitement, de dégagement de la jouissance délétère qui le déborde.

L’intervention du psychanalyste se base d’abord sur l’accueil d’un discours qui souvent semble tourner en rond autour de la plainte. Cette plainte est à entendre comme telle : un ras-le-bol, une exténuation, le « besoin » de rencontrer quelqu’un qui authentifie cette plainte, sans jugement de valeur, comme un fait de souffrance. Mais le psychanalyste n’en reste pas là, dans un rôle qui, à la longue, se réduirait à une empathie proche de celle que recommande la psychologie humaniste rogérienne. Si celle-ci ne fait pas de mal, elle ne résout rien dans ce cas.

Une vignette pour illustrer le propos.

Les éducateurs d’un lieu d’accueil pour enfants en grande difficulté sociale abordent le cas de Pierre. Pierre est le seul enfant de l’institution qui ne retourne pas le week-end chez lui. Son père est inconnu, sa mère ne se manifeste pas. Cet enfant a un statut particulier dans l’institution ainsi qu’à l’école. Il est l’enfant sans foyer, sans mère. Les éducateurs arrivent à obtenir un entretien auprès de la mère et essaient de déterminer s’il ne serait pas préférable qu’elle abandonne légalement Pierre. Celle-ci s’y refuse, elle dit qu’elle se trouve seulement en difficulté relationnelle avec lui, c’est plus facile pour elle avec un bébé. Mais elle promet qu’elle va lui rendre visite le week-end prochain. Ce qu’elle fait ! Dans l’institution, les camarades de Pierre sur-investissent ce moment attendu dans une identification chaleureuse. La mère rend visite à Pierre. Elle lui demande ce qu’il veut pour Noël, promet de revenir le voir. Depuis cette visite : silence radio. Après cette visite laissée sans suite de sa mère, Pierre est infernal. À l’école, il a cassé le siège d’un WC. L’éducatrice référente de Pierre reconnaît que, sur le plan émotionnel, elle s’est fortement impliquée, elle y croyait. Elle se demande si cela n’a pas non plus joué un rôle dans le malaise que manifeste actuellement Pierre.

Dans l’évocation du cas, le sur-investissement imaginaire de la « fonction maternelle » apparaît à chacun. Même les enseignants lui ont donné un statut particulier. Les camarades de Pierre l’ont aussi identifié « comme celui à qui il manquait une bonne mère ». Il serait peut-être important pour chacun de dégonfler cette mère imaginaire qui envahit tout le monde. À la mère réelle, absente, s’est substituée une baudruche de mère imaginaire qui pèse sur Pierre, qui l’envahit.

Une fois cette question mise au travail les éducateurs témoignent de leur apaisement. Ils entrevoient déjà un rapport à Pierre, et un abord de la violence que ce dernier manifeste, différent. Ici en tant qu’analyste je ne m’oriente pas de la logique du sens mais de la logique de la jouissance et de son traitement.

La recherche du sens, elle, privilégie, par le biais de l’anamnèse, l’étiologie. Cette dernière doit amener à la compréhension du cas dont la visée est la mise en place d’un projet thérapeutique. Dans la logique de la jouissance, ce n’est pas le sens qui compte, mais de traiter ce plus et ce moins en cause dans la plainte, d’orienter le traitement d’un Autre qui en demande toujours plus jusqu’à épuisement ou passage à l’acte. Ce travail à plusieurs de l’analyse des pratiques, auquel le psychanalyste prend part, permet un nouage différent, à partir de la parole, de l’imaginaire et du réel.

* labelliser un psychotique du signifiant d’handicapé permet selon la logique comptable une prise en charge financière moins élevée qu’une prise en charge psychiatrique.. Lire mon article sur « les Bonnes ou mauvaises pratiques en psychothérapie »

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